Les “Paroles ouvrières”
de Frédéric H. Fajardie
relaient la fureur de vivre
Par Pierre Pirierros
Frédéric H. Fajardie à Calais en janvier 2004
METALEUROP : hiver-printemps 2003, l’usine est liquidée. Dans les semaines qui ont suivi, Frédéric H. Fajardie s'est rendu à Noyelles-Godault à la rencontre
des anciens fondeurs et a noté leurs récits. Ce furent des “paroles ouvrières” relayées par la fureur de vivre élémentaire. Le contact avec le monde ouvrier fait partie de gestes innés, loin de tout aspect ouvriériste. C’est la force des
témoignages. Comment peut-on aborder, par l’écriture, la fermeture d’une usine ? Le pari était difficile à tenir mais Fajardie dépasse les particularités locales pour s’adresser à un public
beaucoup plus vaste tout en centrant son travail sur la présence de l’homme au coeur d’un tel conflit. On l’aura compris, il s’agit de Metaleurop. L’industrie métallurgique est sous la tutelle
des marchés financiers qui imposent une pression permanente pour toujours plus de compétitivité. La fermeture de Metaleurop à Noyelles-Godault était programmée de longue date, dans le plus grand
secret. La cotation, elle, se fait au grand jour. La lutte contre le pot de fer n’est pas éloignée de l’éthique sociale. Celle-ci doit l’emporter. Les indemnités exigées par les anciens fondeurs,
aux Prud’hommes de Lens, se situent à hauteur de 30 000 euros, ce qui heurte, bien évidemment, la direction de Metaleurop SA. Chaque salarié, 586 au total, réclame, à juste titre, le versement
d’une indemnité de 30.000 euros et d’une somme de 300 euros pour les frais... L’issue est-elle palpable ? Cela tient du feuilleton social.
Pourquoi et comment ? Ces questions fondamentales surgissent à chaque page comme un polar réécrit par
quelqu’un qui lui a redonné sens et dénonciation. L’homme rebelle avait l’oreille du peuple, c’est vers lui qu’il orientait ses livres, un foisonnement de moeurs politiques, de situations
interlopes, de critiques acerbes envers un capitalisme dévastateur. L’homme rebelle exprimait la volonté de la fidélité à l’idéal émancipateur qui a motivé l’engagement de générations
successives. C’est le combat de tout un peuple. Derrière les résistances de plus en plus vives à une société en lambeaux, les représentations sociales et politiques de tous les
“participants” à l’oeuvre de Frédéric H. Fajardie
sont l’avant-garde et un signe évident d’un combat décisif ! Philosophie, démocratie, vie
publique, débats, le legs est immense.
Frédéric H. Fajardie est mort en ce 1er mai 2008 à l’âge de 61 ans. Sa venue au Salon du livre d’Arras avait
été annoncée, Didier Andreau savait qu’il ne viendrait pas ; rongé par la maladie, il laisse orphelins tous ses lecteurs, ses amis, ses camarades. Sa révolte ne date pas d’hier, lui, qui donne
des chroniques régulières dans des journaux engagés, comme l’Humanité à partir de 1996. Le Nord/Pas-de-Calais l’attirait et nombre de ses interlocuteurs lui en étaient reconnaissants, que ce soit
dans les ateliers d’écriture ou les “Mardis de la colère”
à Rouvroy. Ses paroles et ses écrits demeurent. Ceux de Metaleurop en gardent le plus beau des souvenirs.
Pierre Pirierros
Frédéric H. Fajardie : “Combien pour vos sanglots ?” (Table-ronde sur la santé à Rouvroy) "Je ne peux pas opérer votre enfant
avant trois mois…OU alors, dans le cadre de mon activité privée, dans trois jours. Mais je suis en dépassement d’honoraires, c’est 350 Euros, maintenant.
VOILÀ le genre de phrase courante dans le Pas-de-Calais. Et d’imaginer tout ce qu’elle ne dit pas, derrière les mots : le cabinet austère du médecin, ses
doigts impatients qui battent la mesure sur le bureau, le couple paniqué qui échange un regard déchirant pour ne pas voir leur gosse malade dont il est question ici, un gosse dont la santé, la
vie peut-être, sont en jeu. Pauvre gamin ! Déjà, il n’a pas eu la bonne idée de naître chez des nantis, voilà qu’il persiste en grandissant dans une région que le capitalisme ne porte pas dans
son coeur en raison de la combativité de ses travailleurs. Ceux qui en doutent n’ont qu’à calquer la carte des difficultés de santé sur celle du chômage, la superposition est
parfaite.
C’est comme un barrage en rupture, l’édifice craque de partout. Ici, les AGF annoncent que pour un contrat de
12.000 euros par…an, on sera soigné par les meilleurs médecins de France, de renommée internationale. Là, on apprend que les cotisations du patronat sont en baisse, et que l’Etat, qui dérembourse
les médicaments, ne reverse pas celles qu’il a perçues. Tel hebdo lie chômage et déficit de la Sécurité sociale, feignant d’ignorer que ces chômeurs, qui ne demandent pas à l’être, c’est autant
de millions de cotisations en moins. Enfin, à consulter les observatoires régionaux de la Santé, dont les chiffres sont approuvés par le ministère, on remarque que la région Nord/Pas-de-Calais
occupe la position la plus extrême par le nombre de cancers et la faiblesse numérique des effectifs en personnel médical. Le gouvernement, émanation de l’ultra libéralisme, nous prépare l’enfer,
pour nous, et ceux que nous aimons. Il est plus que temps de nous mobiliser : associations, partis et syndicats. Ou nous n’aurons plus qu’a pleurer. " Ils " seraient capables, alors, de créer un impôt sur les larmes…”
“J'ai fait ma carrière à Penarroya”
(Extraits de “Metaleurop, Paroles ouvrières”, Mille et une nuits
éditeurs)
« ET deux
de mes enfants travaillaient à Pennarroya. Il
y a neuf ans, celui qui
travaillait au service informatique a
refusé d'être vendu comme de la
viande quand ils ont vendu le
service. C'est-à-dire qu'avant, on
reclassait dans l'usine mais après... Il y en
a un troisième qui est venu aussi
à Penarroya. Ils m'ont pas
prévenu qu'ils venaient travailler
aussi. Moi j'ai travaillé à l'entretien, puis
à la sécurité. Fallait que
j'intervienne sur les coups durs à n'importe
quelle heure du jour et de la nuit.
Le pire, c'était aux acides. Un jour,
j'ai été éclaboussé, le pantalon
est parti en fumée, vraiment, plus
rien sur moi. Et puis quand je
cherchais la fuite en haut des cuves, il y
avait les nuages de gaz toxique.
J'ai 66% d'incapacité. C'est une
maladie professionnelle, bien sûr,
mais pas officiellement, hélas.
J'aimais bien Penarroya, quand
même. C'est curieux, mais on peut avoir
du respect pour une
boîte. Manu, 74 ans, marié,
quatre enfants, service de
sécurité. Là-bas, le siège avec en chiffres
de céramique blanche sur fond bleu
la date de la fondation :
1894. Quelques arbres poussés on
ne sait comment, un peu
ridicules entre le gigantisme des
châteaux d'eau, de la tour à plomb
de chasses et des cheminées
des fours. La cantine, long
bâtiment plat, siège des assemblées
générales, des cafés à vingt centimes
et des sandwichs à prix coûtant
servis par des femmes toujours
souriantes, quelle que soit l'issue
des combats. Des femmes qui
avaient accroché une banderole derrière
le comptoir: "Courage, les mecs,
les femmes sont avec vous !" La
seule banderole du site où l'on
pouvait voir, peinte en bleu, une petite
fleur. L'espace est hachuré de voies
ferrées qui ne mènent plus nulle
part, et les wagons abandonnés
comme pour une alerte aérienne
semblent des proies faciles pour la rouille
du temps qui passe lors de
lendemains incertains. Les
prédateurs, tous ces requins de la finance
qui précèdent les vautours
dépeçage avec la complicité des chacals
des médias, ont gagné. Le
capitalisme "mondialisé" triomphe, et la
barbarie avec lui, tandis que nos
élites, lourdement absentes, nous
parlent toujours d'ailleurs, loin, très
loin...
Se revoir...
Six mois que je viens ici. Mais le
livre est achevé. On s'est promis
des trucs, de se revoir, tout cela.
Bien sûr, on le fera, on organisera
une grande fête pour la sortie de ce
livre, certains se moqueront de mon eau minérale, je répondrai comme d'habitude que je n'aime pas la bière. On déconnera en mangeant des frites. Mario ou un autre me redira peut-être sans malice ce truc que j'avais trouvé involontairement irrésistible de drôlerie : "Finalement, c'est plutôt humain, un écrivain." A mon avis, les gars, faut pas généraliser: rien n'est moins sûr!Il y aura des chansons, certainement, et les femmes seront belles, comme toujours. Oui, toujours plus belles puisque ce sont des lutteuses. Pourtant, déjà, ce n'est plus tout à fait comme avant. C'est très moche, de vieillir, on y croit moins. On a l'expérience des colos, des vacances en Bretagne, de la dernière année de fac avec nos licences en poche, nos sourires à la sortie du petit couscous près de l'université, les promesses de ne pas se perdre de vue. Comme à l'armée, avant de passer pour la dernière fois la porte de la sinistre caserne et ce mot du deuxième classe Benhamar imitant un sousoff, bref, "une crevure d'engagé", comme nous les appelions entre nous : "On vous a à l'oeil, soldat Fajardie !" Et puis voilà, on se fait bouffer par la vie, ou la non-vie, affaire de point de vue.
Des nuits très
courtes
Je vous dis ma nostalgie avec une
certaine gêne, je n'aime pas trop
les épanchements. Mais je me crois obligé à la plus grande franchise, parce que ce spleen doit sans doute faire partie de tout cela et que me taire serait tricher, vous empêcher, peut-être de tout saisir, les nuances, les non-dits, la fragilité des choses humaines. Cet état d'esprit dans lequel je fus précipité par les gens et les choses, je pense indispensable de vous en livrer le plus d'éléments qu'il m'est possible. J'ai vraiment fait de mon mieux. J'ai vécu des nuits fort courtes, mais je sais qu'un autre écrivain, par ses questions, sa sensibilité, son tempérament, aurait fait un tout autre livre. Il est en effet probable que la vie va me séparer des salariés de Metaleurop. Mais si grâce à ce livre leur attitude fait école, si la dignité est restaurée sur tous les lieux de travail, si les acquis des victoires ouvrières des temps passés sont défendus, si la lutte est enfin comprise comme constitutive de tout être conscient, je crois que ceux de Metaleurop seront partout présents, comme si nous ne les avions jamais quittés.”
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