ÉLECTIONS AU PARAGUAY
Victoire de la gauche
Le Paraguay choisit le changement
À son tour, le Paraguay rejoint le camp des pays d’Amérique latine qui ont choisi l’orientation à gauche.
DIMANCHE 20 AVRIL, Fernando Lugo, «l’évêque des pauvres», candidat de l’ACP (Alliance patriotique pour le changement) a été élu président de la République du Paraguay avec 40,8 % des voix. Il met fin à la domination du parti de droite, le parti Colorado, au pouvoir depuis 61 ans. Pour F. Lugo, ce 20 avril «marque une date historique». Il a déclaré à la foule de ses partisans en liesse dans le centre d’Asuncion : «Nous vous demandons de ne pas nous laisser seuls, la démocratie nous la ferons ensemble».
La tâche est, en effet, immense, pour la nouvelle coalition au pouvoir. Le parti Colorado aux commandes du pays depuis 1947 et qui a soutenu la dictature sanglante d’Alfredo Stroessner durant 35 ans jusqu’à sa chute en 1989, est puissant, gardant des pouvoirs acquis par une politique de prébandes et de corruption, au service de l’oligarchie. Il s’agit pour le nouveau pouvoir, non seulement de construire la démocratie, mais aussi de sortir le pays de la pauvreté, le Paraguay étant, en effet, le pas le plus pauvre d’Amérique du Sud avec la Bolivie.
Une victoire éclatante mais difficile
Le 20 avril avaient donc lieu à la fois l’élection présidentielle, mais aussi les élections au Congrès (80 députés et 45 sénateurs) des 12 gouverneurs et des élections provinciales. Sept candidats se présentaient au suffrage des électeurs, la candidate du parti Colorado, Blanca Ovelar, ancienne ministre, Fernando Lugo au nom de l’ACP et Lino Oviedo de l’UNACE (Union nationale des citoyens éthiques) une formation d’extrême droite.
F. Lugo obtient 40,8 % des voix, B. Ovelar 30,8 % et Lino Oviedo dépasse à peine les 4 % alors que le taux de participation a été de 65 %. Le scrutin présidentiel, n’étant qu’à un seul tour, F. Lugo est élu. Il prendra ses fonctions le 15 août prochain. Des obstacles avaient dû être surmontés pour obtenir cette victoire. Nicanor Duarte Frutos, l’ex-président, avait tenté de modifier la constitution (adoptée en 1992) pour obtenir un nouveau mandat. Le 29 mars 2006, une énorme manifestation à Asuncion le fait renoncer à son projet.
Quelques mois avant le scrutin, Duarte fait sortir de prison l’ancien général putschiste Lino Oviedo, condamné en 1999 à 10 ans de prison pour son implication dans le meurtre du vice-président. Il espérait ainsi détourner une partie de l’électoral du vote en faveur de Lugo. F. Lugo n’était pas sûr lui-même de l’acceptation de sa candidature par le tribunal électoral. La constitution interdit en effet de confier la présidence de la République à un religieux. Pour prendre la tête de la coalition, F. Lugo avait renoncé à son sacerdoce d’évêque de San Pedro (charge qu’il détenait depuis 1994) en décembre 2006, mais le Vatican avait refusé sa démission et il l’avait été simplement suspendu. En 2004 Jean Paul II l’avait déjà sanctionné.
Théoriquement, il pourrait donc être destitué, sans le puissant mouvement populaire qui l’a porté au pouvoir. Durant la campagne électorale, l’ACP a dû faire face à toute une série d’attaques et de provocations. F. Lugo a été traité de «communiste» et de vouloir instaurer un régime de type claniste. Le gouvernement a affirmé que des meneurs étaient venus du Vénézuela, de Bolivie et d’Équateur. La hiérarchie catholique a mené campagne contre lui. Mais F. Lugo a su résister et son alliance est restée solide.
Cette alliance, l’ACP, est très diversifiée. Elle comprend 10 partis et 20 associations. Parmi ces associations, on compte des syndicats, des associations indiennes, des associations de paysans. Parmi les partis politiques, outre le Tekojoja («société égalitaire»), mouvement créé en 2006 pour soutenir la candidature de F. Lugo, on trouve le Parti communiste du Paraguay et le PCRA (parti libéral radical authentique), un parti centriste très ancien (il a été trois fois au pouvoir dans les années 20 et 30) en lien avec une partie de l’oligarchie. Le vice-président de F. Lugo est du PLRA. Il s’agit donc d’une alliance très large à l’exemple du Brésil, mais Lula avait son parti, le parti des travailleurs, de l’Équateur où Rafaël Correa n’avait pas son propre parti. F. Lugo adepte de la théologie de libération, ne se dit pas de gauche mais «progressiste» et par rapport aux voies choisies par le Vénézuela ou par la Bolivie, il affirme que le «Paraguay doit suivre son propre processus».
Contrairement à Hugo Chavez et à Evo Morales, voir Rafaël Corréa, qui ont d’emblée affirmé leur orientation anti-impérialiste contre les Etats- Unis, il se montre prudent déclarant : «Nous serons ouverts à rencontrer tous les représentants de la communauté internationale pour travailler à l’intégration réelle de la région et du continent». La situation du Paraguay n’est pas la même : les Etats-Unis ont obtenu l’autorisation d’installer une base militaire au Chaco par l’ancien pouvoir, base qui leur permet de surveiller le Paraguay, mais aussi la Bolivie et l’Argentine. Le programme soutenu par la coalition concerne surtout la vie économique, sociale et politique du pays : la lutte contre la corruption et pour la démocratie, la réforme agraire et la récupération du contrôle des ressources naturelles, en particulier l’hydroélectricité, qui devraient permettre de sortir du sous-développement.
Sortir du sous-développement et instaurer la démocratie
Une des premières déclarations de F. Lugo concerne la démocratie. En effet, même si les partis sont autorisés, même si la liberté d’expression existe théoriquement, la transition politique après la chute de Stroessner en 1989 n’a pas été effectuée…
Le népotisme, la prébande, la corruption demeurent au profit du parti Colorado. La fraude électorale, l’achat des électeurs sont tels qu’on craignait des conséquences sur l’élection présidentielle. Des mesures doivent donc être prises au plan judiciaire, au plan de la sécurité intérieure en particulier la dissolution des groupes paramilitairesb (ils seraient plus de 13000 paramilitaires pour 62 millions d'habitants), la lutte contre la délinquance juvénile (des milliers d'enfants livrés à eux mêmes dans les bidonvilles, voleurs et violents affrontant la répression policière).
Exploitée par l'oligarchie, les multinationales (surtout américaines) et le PMI, la population aspire au changement. Les indigènes, indiens guaranis, qui forment 40 % de la population, veulent retrouver leur dignité. Le reste de la population est essentiellement composé de métis qui parlent à la fois l'espagnol et le guarani, tous deux langues officielles. Seuls 2 % de la population ne parlent que l'espagnol.
Les Indiens et la plupart des métis vivent dans la pauvreté : selon les chiffres officiels, la pauvreté touche 48 % de la population (en fait plus de 60 %) 25 % sont des indigents, de 3 à 400.000 paysans sont sans terre et viennent grossir la population des bidonvilles. 80% des habitants n'ont pas accès aux soins de santé, 40 % n'ont pas l'eau potable. Seuls 13 % des enfants sont scolarisés. Le taux d'analphabètes est officiellement de 10 %.
Quatre groupes sociaux dominent et exploitent le reste de la population : ◗ les éleveurs dont les revenus s'élèvent à 6 milliards de dollars et qui emploient les para-militaires, ◗ les narco trafiquants qui vendent la marijuana, ◗ les multinationales qui contrôlent l'eau, les cultures (soja, canne à sucre et coton), l'électricité, ◗ les entrepreneurs. La question agraire est cruciale : 80 % des terres sont détenues par 300 familles. Les multinationales s'accaparent des terres.
Des milliers de paysans sont chassés des campagnes par la «sojatisation » : disparition des fermes familiales et des cultures ouvrières au profit de domaines en extension constante, arrosés de puissants herbicides pour protéger la culture d'un soja souvent transgénique. C'est en défendant ces paysans que F. Lugo est devenu «l'évêque des pauvres» et c'est son impuissance à résoudre la question qui l'a poussé à entrer en politique. F. Lugo fera-t-il mieux que Lula qui n'a pas su répondre aux demandes du Mouvement des paysans sans terre (MIS) ?
Autre point important du projet de F. Lugo : la souveraineté énergétique, en particulier l'hydroélectricité. Deux centrales hydroélectriques sont construites sur le Parana : l'une en collaboration avec l'Argentine, le barrage de Yacireda et l'autre avec le Brésil, le barrage d'Itaïpu. La plus importante est la centrale d'Itaïpu. En vertu des accords, 50% de la production appartient au Brésil et 50 % au Paraguay. Mais le Paraguay n'utilise que 3% de la production et vend le reste au Brésil au prix de revient. L'électricité produite à Itaïpu représente 20 % de la consommation du Brésil.
À l'instar d'Evo Morales qui vend désormais le gaz bolivien au prix du marché, F. Lugo veut vendre l'électricité au prix du marché. Les revenus produits par la vente passeraient alors de 300 millions de dollars à 2 milliards de dollars. Le Brésil, pour l'instant, n'entend pas céder objectant que le contrat n'expire qu'en 2023. Enfin, la politique de récupération des ressources naturelles heurtera aussi les multinationales soutenues par les États-Unis. Les difficultés ne manquent donc pas. Aussi l'ACP compte sur l'appui du mouvement populaire pour faire aboutir son programme.
Le Paraguay et l'Amérique du Sud
Le Paraguay est membre du MERCOSUR (marché commun des pays du sud d'Amérique) regroupant le Paraguay, l'Uruguay, le Brésil et l'Argentine, le Vénézuéla en voie d'intégration, avec en association le Chili, la Bolivie, la Colombie, l'Équateur, le Pérou. F. Lugo souhaite «élargir le MERCOSUR à toute l'Amérique latine, appliquant une politique d'égalité entre partenaires» selon Ricardo Cornèse, membre de la direction du Tckojoja (interview dans l'Humanité du 18 avril) ce qui suppose une réforme du MERCOSUR, réforme souhaitée aussi, par ailleurs par Hugo Chavez.
Des difficultés peuvent naître avec le Brésil à propos du problème d'Itaïpu, à propos aussi des terres cultivées par 300.000 Brésiliens au sud du Paraguay et consacrées à la culture du soja. Reste que l'élection de F. Lugo renforce le MERCOSUR face aux prétentions des États-Unis. Car l'élection de F. Lugo est à coup sûr une défaite du parti du Colorado et de l'oligarchie, elle constitue également un nouvel échec pour les États-Unis en Amérique latine.

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